- Présentation
- Introduction
- 1. Définitions
- 2. La francophonie
- 3. La Francophonie
- 4. Le Val-d'Aoste
- 5. La Colombie
- 6. L'avenir du français
- Conclusions
- Réseaugraphie
Dans le cadre de mes études de F.L.E., j'ai été amené à réaliser un travail portant sur la francophonie.
Plusieurs aspects devaient être abordés :
- Définition des termes de francophonie et de francophone ;
- relevé des entités géographiques pouvant être considérées comme francophones ;
- nombre approximatif de francophones ;
- situation actuelle du français dans un des territoires francophones ;
- importance du français, de la France et de la francophonie en Colombie - notre pays.
J'ai donc décidé de commencer par la formulation de la définition de francophone, francophonie et Francophonie. J'ai ensuite réalisé un parcours historique qui cherche à expliquer la naissance aussi bien de la réalité sociolinguistique qu'est la francophonie que celle de la réalité géo-politique qu'est la Francophonie. Puis, j'ai fait un panorama de l'histoire et de l'état actuel du français dans le Val-d'Aoste et en Colombie. J'ai enfin mené une réflexion à propos de l'avenir du français en France et dans le monde.
Si vous vous servez de mon travail, veuillez bien me citer parmi vos sources bibliographiques, s'il vous plaît. Pour prendre contact avec moi, cliquez ici.
Retracer l’histoire de l’expansion de la langue française dans le monde est relativement simple. Décrire sa situation actuelle l’est un peu moins. Mais penser à son avenir est très complexe. En effet, même si la situation linguistique actuelle est relativement claire, il est difficile d’imaginer ce qui peut arriver dans les années à venir. Il n’en demeure pas moins qu’une réflexion peut être menée à partir des éléments que nous fournit le monde actuel. Une réflexion qui nous aide à mieux comprendre ce qui se passe à l’heure actuelle et ce qui pourrait se passer à l’avenir.
1. La francophonie, la Francophonie et les francophones
Ce sont les termes de francophonie et de francophone qui nous viennent tout naturellement lorsque nous nous intéressons à la situation actuelle de la langue française dans le monde. Cependant, la définition de ces termes, aussi simple puisse-t-elle paraître, pose problème. En analysant ces mots, on peut s’apercevoir qu’ils sont composés de deux parties : franco et phonie – phone. Franco, évidemment, est un élément relatif à la France ou à la langue française. Phone et phonie sont des éléments tirés du grec, le premier désigne le locuteur d’une langue déterminée et le deuxième la communauté qui parle cette langue. Suivant le même procédé, on forme des termes tels qu’anglophone, arabophone, hispanophone, lusophone, etc., qui désignent les locuteurs de l’anglais, de l’arabe, de l’espagnol et du portugais respectivement. En revanche, le TLFi (1) ne donne qu’un seul terme faisant référence à une communauté linguistique et formé donc par l’élément phonie : francophonie (2). Cela pourrait paraître étrange au premier abord, pourquoi n’existerait-il pas d’anglophonie, d’hispanophonie ou de lusophonie ? À mon avis, il s’agit là d’un indice révélateur aussi bien de l’attitude des locuteurs du français envers leur langue et les autres langues que de l’attitude des autres locuteurs envers les leurs. Peut-être les francophones portent-ils un intérêt plus grand à leur langue que les autres locuteurs aux leurs ? Peut-être n’admettent-ils pas qu’on puisse considérer l’ensemble des locuteurs de l’espagnol ou de l’anglais comme on considère l’ensemble des locuteurs du français ? Ou bien, tout simplement, ce sont les locuteurs de l’anglais et de l’espagnol qui n’ont pas su se regrouper comme les francophones, eux, l’ont fait ?
Néanmoins, une recherche éclair sur le Net nous donne d’autres indices : les mots anglophonie, hispanophonie et lusophonie sont bel et bien utilisés. Oui, c’est vrai, des moteurs de recherche comme Google.fr ou Yaho.fr préfèrent croire à une faute de frappe et nous proposent plutôt de saisir anglophone, hispanophone et lusophone. Mais ils finissent par nous dire que 830(3) sites comportent le mot d’anglophonie, 247 le mot d’hispanophonie et 1 190 le mot de lusophonie. À en croire ces résultats, les seuls à avoir fait prendre conscience de leur unité avec un relatif succès seraient les lusophones(4). On pourrait quand même continuer à se poser la question de savoir pourquoi les hispanophones ne se sont pas efforcés ou ne sont pas parvenus à se faire reconnaître en tant qu’unité linguistique et culturelle. Sans doute des éléments de réflexion sur cette situation seront-ils donnés tout au long de ma propre réflexion sur la francophonie : on verra petit à petit que les raisons qui motivent le regroupement des francophones sont justement celles que les hispanophones, eux, ne possèdent pas. Remarquons au passage que la recherche du mot francophonie donne 288 000 résultats, ce qui prouve définitivement que l’intérêt porté par les francophones à leur langue n’est pas moindre (que ce soit en étudiant la francophonie en tant que telle ou en s’y référant dans un discours d’un tout autre genre).
1.1. Définitions
Penchons-nous maintenant sur la définition même de ces termes. Comme on l’a dit plus haut, les francophones seraient les locuteurs du français et la francophonie l’ensemble de ces locuteurs. Une question se pose pourtant : qui peut être considéré comme étant un locuteur du français ? Est-ce que ceux dont le français est la langue maternelle – les Français, les Wallons, les Romands, les Québécois, les Monégasques –, ceux pour qui le français est une langue seconde – nombre de locuteurs africains, par exemple – et ceux pour qui le français n’est qu’une langue étrangère – comme nous – peuvent tous être mis sur un même pied d’égalité ? Il existe des opinions divergentes là-dessus. Même les dictionnaires ne s’y accordent pas : le TLFi et le Lexis de Larousse nous disent qu’un francophone est celui ou celle qui parle français. Le TLFi ajoute qu’on peut utiliser le terme de francophone en parlant d’une collectivité dont la langue officielle ou dominante est le français (les pays francophones d’Afrique, par exemple). Quant à francophonie, le TLFi nous dit qu’il s’agit de l’ensemble de ceux qui parlent français et plus particulièrement de l’ensemble de pays de langue française. Le Lexis ne donne que la deuxième partie (collectivité constituée par les peuples parlant français). Le Petit Robert, lui, nous donne un point de vue légèrement différent : un francophone serait celui qui parle habituellement le français, au moins dans certaines circonstances de la communication, comme langue première ou seconde. Il donne aussi l’adjectif se référant à un groupe ou à une région dont le français est la langue maternelle, officielle ou véhiculaire ainsi qu’aux personnes y appartenant. Pour ce qui est de francophonie, il nous indique que ce terme désigne l’ensemble constitué par les populations francophones aussi bien que le mouvement en faveur de la langue française.
Le premier constat qu’on peut faire est la tendance à restreindre le concept de francophone. Le Lexis et le TLFi nous donnent dans un premier temps une acception très générale d’après laquelle tous ceux qui parlent français peuvent être considérés comme francophones. Tous les dictionnaires tiennent quand même à préciser ensuite que ce terme désigne de préférence les locuteurs appartenant à une communauté où le français jouit d’un statut particulier – langue première, seconde, officielle, dominante ou véhiculaire –, ce qui entraînerait l’exclusion de tous ceux qui ont appris le français sur un autre territoire et pour qui il ne serait donc qu’une langue étrangère. Il en va de même pour le concept de francophonie : seul le TLFi donne une définition générale mais il la précise immédiatement après, tout comme les autres dictionnaires (ensemble de pays, de peuples ou de populations parlant français).
Difficile d’y voir clair pour l’instant, d’autant plus qu’à cette imprécision lexicographique s’ajoutent les définitions et les chiffres encore plus vagues que l’on trouve sur la Toile. Toutefois, on peut commencer à tirer des conclusions : ce besoin de précision éprouvé par les lexicologues vient peut-être d’un souci de clarté terminologique complètement étranger aux défenseurs de la langue qui prennent position par rapport aux autres langues internationales. En effet, les lexicologues sont censés s’occuper de l’étude du lexique pour en saisir les moindres nuances et contrecarrer ainsi le flou terminologique tandis que ceux qui se portent défenseurs du français face aux autres langues, notamment vis-à-vis de l’anglo-états-unien, se soucient plutôt des chiffres et, par voie de conséquence, sont prêts à favoriser une certaine confusion en vue de pouvoir fournir des preuves numériques concluantes en faveur de l’importance du français sur le plan mondial. Il est évident que le nombre de francophones se verra considérablement accru si l’on considère comme étant francophone tout usager du français quel que soit son niveau de langue et son lieu de résidence.
Ce que je viens de dire peut paraître quelque peu hâtif si l’on tient compte d’autres aspects. Ce foisonnement des chiffres est justement rendu possible par le fait que rien ne peut être déterminé avec une totale certitude dans le domaine de la linguistique. À en croire la plupart des études concernant le nombre de langues existant au monde, il y en aurait environ 6 500. Il n’en reste pas moins que certains en dénombrent une quantité nettement supérieure et d’autres n’en dénombrent que quelques centaines. Il en est de même en ce qui concerne le regroupement des langues en familles, tous les chercheurs auront toujours leur grain de sel à ajouter là-dessus. Aucune réponse n’est définitive ni plus recevable que les autres, tout dépend du point de vue.
Ce ne serait donc pas une preuve de mauvaise foi que de recenser plus ou moins de francophones. Il s’agit tout au plus de différentes interprétations de ce terme qui ont conduit à des résultats tout aussi différents. Voilà justement ce que je dois faire à mon tour : déterminer une fois de plus la portée de ces deux termes (francophone et francophonie) à partir de mes recherches et de ma propre réflexion, pour essayer d’en cerner les enjeux. Revenons donc sur la question posée précédemment qui est, semble-t-il, essentielle à cette tâche : tous les usagers du français sont-ils francophones ? Si oui, peuvent-ils être considérés dans leur ensemble comme constituant la francophonie ? On a vu que les dictionnaires penchent plutôt pour une définition excluant tous ceux dont la langue maternelle ou seconde n’est pas le français et que d’autres sources – tels les manuels de français, nombre de sites sur le Net, etc. – penchent contrairement pour une définition très large qui englobe tous les usagers du français dans le monde.
En ce qui me concerne, je ferai d’abord quelques distinctions. Dans un premier temps, occupons-nous de la définition du terme de francophone qui, comme on l’a déjà dit, suit un procédé de formation tout à fait habituel qui s’applique aussi à d’autres langues et dont l’apparition date, d’après le Petit Robert, d’à peu près 1880. Il s’est pourtant écoulé une longue période avant que ce terme ne se soit répandu mais, là encore, diverses opinions existent. Quoi qu’il en soit, le mot était d’un usage courant quelques décennies plus tard (le Lexis donne 1930, le TLFi 1932 et le Petit Robert 1960). Quant à la portée de ce terme, je m’en tiendrai aux définitions les plus larges. Je pense que toutes les personnes dans le monde maîtrisant la langue française avec un certain degré de correction – que ce soit l’une des variétés européennes ou non – et entretenant des relations plus ou moins étroites avec les pays, les gens, les médias et en général la culture de langue française doivent être considérées comme francophones. Dans ce cadre, beaucoup de Colombiens seraient francophones pourvu qu’ils remplissent ces deux conditions qui me paraissent essentielles pour assurer une certaine cohésion à l’intérieur du monde francophone.
En donnant cette définition, je m’oppose, par exemple, aux critères adoptés par le Rapport sur l’état de la Francophonie dans le monde présenté sur le site de la DGLF(5). D’après cet organisme, il faudrait distinguer les francophones réels (ceux qui ont une maîtrise courante de la langue et en font un usage habituel) des francophones occasionnels (ceux qui n’ont qu’une maîtrise limitée de la langue mais se trouvent à l’intérieur de l’espace francophone), des francisants et des apprenants du français (ceux qui ont appris ou apprennent le français pour communiquer avec les étrangers)(6). Il est évident que le premier critère est celui de l’appartenance ou non à « l’espace francophone » qui, apparemment, correspond aux pays où le français jouit de l’un des statuts déjà mentionnés. Le second critère serait la maîtrise et l’usage fait de la langue. D’un point de vue politique, cette optique est tout à fait convenable : c’est à l’intérieur de l’espace francophone que la plupart des efforts sera menée pour créer une certaine unité et un système d’échanges à tous les niveaux. En revanche, tous ceux qui se trouvent en dehors de cet espace ne feront l’objet que des certaines politiques visant la diffusion de la langue et, le cas échéant, d’une coopération qui ne sera pourtant pas prioritaire. Toutefois, d’un point de vue linguistique, le mien, cette distinction n’est pas pertinente étant donné que des locuteurs du français qui « ont une maîtrise courante de la langue et en font un usage habituel » se trouvent partout hors de l’espace francophone. N’allons pas très loin, dans nos universités par exemple, nombre de professeurs de F.L.E. parlent couramment le français, en font un usage habituel et sont constamment en contact avec « l’espace francophone ». Pourquoi donc ne pourraient-ils être considérés francophones ?
Je maintiens donc ma position : tous ceux qui parviennent à s’exprimer convenablement en français et se tiennent sans cesse en contact avec le monde francophone seront considérés dans ce travail comme étant francophones, même s’ils demeurent dans un pays où le français ne bénéficie que du statut de langue étrangère. Évidemment, on se posera encore une question : qu’est-ce que s’exprimer convenablement ? Nombre de critères pouvant être pris en considération, ce n’est pas facile d’y répondre. Là encore, je penche pour la relativisation. Chaque cas est à examiner individuellement sans être isolé de son contexte, ce qu’il convient de savoir à une personne peut ne pas convenir à une autre. Disons donc – même si ceci continue à être susceptible de discussion – qu’une maîtrise convenable du français serait celle qui permettrait à la personne en question de garder le contact avec le monde francophone. Si elle y réussit, c’est parce qu’elle s’y intéresse beaucoup et parce que son niveau de langue le lui permet.
Ce problème ayant été « résolu », passons au deuxième, un peu plus complexe : comment définir la francophonie ? Commençons par quelques considérations historiques qui vont sans doute nous aider à élucider cette question. D’après le Petit Robert, le mot de francophonie a fait à peu près le même parcours que celui de francophone. Il signale aussi, de la même manière que le TLFi, que ce mot est un dérivé de francophone. Sans doute pour insister sur le fait que ce genre de composition n’est pas courant, ce n’est pas un procédé qui s’applique à toutes les langues. Une question nous vient alors à l’esprit : pourquoi et comment ce mot est-il passé dans l’usage ? Mais d’abord, qui a eu la fabuleuse idée de créer un mot qui aurait tant de succès à l’heure actuelle ? Les dictionnaires ne nous en disent rien. Le TLFi se limite à nous en présenter la première attestation à la fin des années 50 dans l’un des ouvrages de Queneau. Ayons recours alors aux informations glanées sur la Toile d’après lesquelles ce mot aurait été employé pour la première fois par Onésime Reclus. En effet, ce géographe français s’en est servi dans son livre France, Algérie et colonies (1880) pour désigner les espaces géographiques où le français était parlé. Il y disait d’ailleurs des choses intéressantes : selon lui, la France serait un jour privée de son importance démographique, elle n’aurait plus que moins du centième des habitants de la planète alors que le nombre de francophones en Afrique et dans l’Amérique du Nord dépasserait largement celui des francophones européens. Plus de cent après, ces prédictions acquièrent un caractère tout particulier, elles semblent être en train de se réaliser, sauf pour un petit détail dont on parlera plus tard et qui concerne le soi-disant nombre croissant de francophones en Amérique du Nord.
Mais revenons-en à nos questions. On a répondu à la deuxième : c’est Reclus qui a eu cette fabuleuse idée. Malheureusement, son invention a été oubliée et ce n’est que dans les années 1960 que ce mot revient s’installer définitivement dans les dictionnaires et les mentalités français. Alors, pourquoi et comment ? Eh bien, parce que plusieurs chefs d’État, issus des anciennes colonies françaises, ont milité en début de cette décennie-là pour la formation d’une entité politique qui reposerait sur les affinités culturelles et linguistiques avec la France. C’est suite à ces propositions, qui n’ont abouti qu’au bout de quelques années, que le terme de francophonie s’est répandu.
Pour l’instant, intéressons-nous à la définition de francophonie sans perdre de vue les considérations qui viennent d’être faites. Je pense que quelque chose commence à se faire évident : ce terme désignerait en fait deux réalités quelque peu différentes. L’une, à laquelle faisait déjà allusion Reclus, a évolué vers une réalité institutionnelle à caractère politique. L’autre découle naturellement des définitions générales, notamment de celles très générales comme la mienne. Afin qu’il n’y ait pas d’ambiguïté possible, je vais adopter une convention qui, apparemment, n’est pas d’un usage général mais qui me paraît très utile : la première réalité, celle à caractère politique, s’écrira avec un grand « F » tandis que la deuxième réalité sera écrite avec un petit « f ».
Voyons donc au juste ce qu’est la francophonie. Nous la définirons simplement comme l’ensemble des francophones, et ce dernier terme sera compris dans son sens le plus large (comme dans la définition que j’ai donnée précédemment). Toutes les personnes remplissant les deux conditions que j’ai soulignées comme indispensables feront donc partie de la francophonie. Reste à dire que la francophonie doit donc être comprise comme une réalité sociolinguistique, elle se limite à regrouper toutes les personnes parlant français dans le monde au-delà des implications politiques, du statut de la langue dans le pays en question ou de l’appartenance ou non de ce territoire à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Cette réalité est non seulement la conséquence de l’expansion coloniale française mais aussi du prestige associé à la langue française et qui a favorisé pendant longtemps sa diffusion partout dans le monde.
En ce qui concerne la Francophonie, on dira d’abord qu’il s’agit là d’une réalité géopolitique qui est aussi la conséquence du passé colonisateur de la France mais qui, comme on le verra plus tard, s’en est éloignée peu à peu. En effet, cette réalité concerne les territoires associés à l’OIF qui est née, comme on l’a dit, sous l’impulsion de quelques chefs d’État des anciennes colonies, mais qui a accueilli dans son sein des territoires où le français ne jouit pas vraiment d’un statut particulier. Voilà pourquoi j’ai dit « réalité à caractère politique » et non pas linguistique, il s’agit plutôt d’un regroupement de pays qui se servent de la langue française dans leurs échanges, qui partagent une certaine vision du monde, qui s’engagent à mettre en place une série de politiques favorisant le français au détriment notamment de l’anglais et qui envisagent une politique de coopération sur les plans économique, culturel, etc. Cette réalité exclue donc nombre de territoires où le français est important mais qui n’entretiennent pas de bonnes relations avec le monde francophone, ce qui les empêche d’y adhérer.
1.2. La francophonie et la Francophonie en chiffres
Je reviendrai là-dessus un peu plus tard pour expliquer comment la francophonie et la Francophonie se sont constituées. Pour l’instant, et pour en terminer avec cette première partie de mon travail, occupons-nous plutôt d’un autre aspect : le nombre approximatif de francophones. Et ce, sans oublier, comme je l’ai déjà mentionné, que beaucoup de chiffres peuvent être fournis selon l’optique adoptée.
Diverses sources présentent un chiffre étonnant au premier abord qui aurait été atteint en l’an 2000 : 500 millions de francophones sur les 5 continents (DGLF, OIF – dans son dépliant de présentation –, Conseil économique et social de Paris). À mon avis, l’intention n’est pas là de fournir le véritable nombre de francophones mais plutôt de démontrer « l’importance » numérique du français sur le plan mondial. Une importance qui n’est que symbolique puisque tous les locuteurs des pays appartenant à la Francophonie ne sont pas francophones. La DGLF semble le savoir très bien car elle présente ensuite la distinction dont nous avions déjà parlé et fournit des chiffres beaucoup plus réalistes : 113 millions de francophones réels (langue première, seconde ou d’adoption), 61 millions de francophones occasionnels dans l’espace francophone et entre 100 et 110 millions de francisants et d’apprenants de français hors de l’espace francophone (les deux premiers chiffres sont en augmentation). L’OIF ne fait aucune précision. Yahoo ! Encyclopédie nous dit qu’on a évalué à environ 110 millions le nombre de personnes qui utilisent le français quotidiennement, au travail ou en famille. D’après l’Unesco, les locuteurs du français première et seconde langue seraient en nombre de 125 millions.
L’auteur du site L’aménagement linguistique dans le monde nous donne quelques renseignements supplémentaires : il n’y aurait que 75 millions de francophones dans les pays où le français est langue maternelle. Ces pays ne sont en principe que la France, le Canada, la Belgique, la Suisse et la principauté de Monaco. Il est quand même vrai que des locuteurs de langue maternelle française existent en dehors de ces pays, c’est pourquoi le chiffre s’accroît de quelque 35 millions : au total, 109 millions de « véritables francophones » – je lui préférerais la dénomination « francophones de naissance ». Ce chiffre coïncide avec celui de la DGLF (francophones réels) et celui de Yahoo ! Encyclopédie, ce qui montre un certain consensus là-dessus.
Il faudrait encore ajouter les francisants et les apprenants de français et c’est là que tout se complique et que les chiffres varient énormément. Il semble presque impossible donc de déterminer le nombre total de francophones – dans le sens large – puisqu’on n’est pas en mesure d’établir avec certitude le nombre de personnes apprenant ou ayant appris le français hors de l’espace francophone. J’ai quand même du mal à imaginer qu’il y a 500 millions de francophones dans le monde : même en additionnant tous les chiffres présentés par la DGLF, on n’en compterait pas plus de 300 millions. Ce chiffre ne devient donc plausible qu’en supposant que la DGLF considère comme francophone tout habitant d’un pays francophone même s’il ne parle pas le français. Encore faudrait-il rappeler que des pays où le français est largement utilisé n’admettent pas la dénomination de francophones et que d’autres où l’importance du français est moindre ont été accueillis par l’OIF. Quelle peut être alors l’exactitude de ce chiffre ?
(1) Le Trésor de la langue française informatisé.
(2) Le Petit Robert, lui, donne bien lusophonie mais non pas comme une entrée en soi mais comme un exemple faisant partie de l’article consacré à l’élément luso-.
(3) Toutes les recherches ont été réalisées sur le moteur de recherche Google France.
(4) Voilà ce qui explique sans doute le fait que le mot de lusophonie apparaisse dans le Petit Robert à la différence d’hispanophonie, anglophonie, etc.
(5) La Délégation générale à la langue française et aux langues de France.
(6) Noter cependant que, le moment venu de faire les calculs, ce même site nous dit qu’il est convenable de « prendre en compte les quelque 110 millions de personnes qui, de par le monde, apprennent ou ont appris le français et continuent de le pratiquer ».
2. La francophonie
Dans un deuxième temps, je voudrais m’occuper de la francophonie, de l’ensemble des locuteurs du français éparpillés de par le monde. S’il est nettement moins parlé que d’autres langues, le français est aujourd’hui la deuxième langue internationale. D’où vient donc son importance ? Pour y répondre, je vais essayer de retracer brièvement l’histoire de son expansion de manière à ce qu’on comprenne mieux les enjeux qui l’ont mené à sa position actuelle.
2.1. Expansion en Europe
Avant même de commencer, je ne peux m’empêcher de dire que le français, comme toutes les autres langues, n’était au départ qu’un dialecte parmi d’autres et qu’il était parlé sur un territoire assez réduit, l’Île-de-France. Celtes, Romains et Francs s’y sont succédé et ont apporté leur grain de sel à la formation de ce dialecte qu’on appelle le francien. En effet, il est issu de l’évolution du latin sous l’influence du francique, la langue des Francs. Resté pendant longtemps un dialecte de plus, il acquiert une grande importance vers la fin du 10e siècle lorsque Hugues, le duc de ce territoire, est élu roi des Francs. Depuis lors, l’Île-de-France et son dialecte n’ont cessé de gagner de l’importance.
Il s’agit donc d’une double histoire : celle de l’expansion du francien dans ce qui sera un jour la France – et les zones frontalières avec la Suisse, la Belgique, le Luxembourg et l’Italie – et celle de l’expansion du français dans le reste de l’Europe et à travers le monde. La première partie s’étend sur plusieurs siècles et peut se résumer à une histoire de domination politique, économique, culturelle, etc. Il est vrai qu’Hugues n’était pas très puissant du fait de ses possessions limitées, mais du moins il a instauré la dynastie des Capétiens. Ses descendants régneront pendant huit siècles, deviendront de plus en plus puissants et ne cesseront d’accroître leurs possessions donnant ainsi à la France l’allure qu’elle a aujourd’hui. Au fur et à mesure que les rois étendaient leurs domaines, leur langue se diffusait aussi sur le territoire. C’était pourtant une diffusion très lente favorisée seulement par des mesures comme celle qu’a prise François Ier et qui a imposé le français comme langue d’État. Pour les rois, la diversité religieuse et linguistique était un obstacle à l’unité du royaume. Cependant, ils cherchaient à diffuser le français et non pas à faire disparaître les autres dialectes. Cette idée ne viendra à l’esprit des dirigeants français que quelques siècles plus tard. En attendant, le français reste principalement la langue du roi et de la cour et non pas celle du peuple.
Ce sont justement les révolutionnaires qui se sont dit qu’une nation ne pouvait avoir qu’une langue et qui se sont livrés à une bataille contre les langues régionales. Même si cela n’a pas changé la situation dans l’immédiat, il est indéniable que les mentalités ont commencé à se transformer. Les gens voyaient de plus en plus dans le français une langue de prestige, de promotion sociale. Il faudra toutefois attendre le 20e siècle pour que le français devienne enfin majoritaire en France.
Comme je le disais, c’est une histoire de pouvoir : si le francien s’est imposé aux autres dialectes et qu’il est devenu, en l’espace d’un millénaire, la langue majoritaire en France, c’est parce qu’il était la langue des rois, de ceux qui détenaient le pouvoir et les richesses. Le francien n’est qu’un dialecte qui a réussi ou, comme l’a très bien dit Chomsky, un dialecte avec une armée.
Mais c’est le pouvoir aussi qui est au centre de la seconde histoire, celle de l’expansion du français en Europe et à travers le monde. En réalité, cette expansion a commencé très tôt dans l’histoire du français et de la France. Déjà au 10e siècle, le français a été exporté en Angleterre où il restera la langue de la noblesse jusqu’au 15e siècle et de la justice jusqu’au 18e. Son influence sur la langue anglaise est tellement importante qu’on estime aujourd’hui que la moitié de son lexique est d’origine française. Plus tard, au 13e siècle, grâce à son rôle dans les Croisades, le français commence à prendre une dimension internationale. Au cours des derniers siècles du Moyen Âge, la France devient rapidement la principale puissance européenne, c’est le pays le plus peuplé et le mieux structuré. Ses domaines sont sans cesse accrus et ses rois s’efforcent de centraliser l’administration et le pouvoir. Tous ces aspects rendent le français très attrayant sur le plan international. Peu à peu, il se répand dans les élites de plusieurs pays européens. C’est un long processus : au fur et à mesure que le latin perd son statut de langue véhiculaire, c’est le français qui vient le remplacer. Au 18e siècle, le français est devenu la langue de toutes les cours européennes et des familles bourgeoises. Aucune des autres langues européennes ne peut le concurrencer.
Cependant, comme le fait remarquer Jean Calvet, je pense qu’il convient de distinguer entre, d’un côté, l’expansion géographique et l’expansion fonctionnelle et, de l’autre, l’expansion en Europe et l’expansion outre-mer. En effet, la véritable expansion géographique en Europe est relativement limitée et n’a guère évolué depuis plusieurs siècles (la France, le Luxembourg, une partie de la Suisse, une partie de la Belgique et une partie de l’Italie). La position du français dans les milieux aristocratiques de l’Europe était en fait très fragile du fait qu’elle reposait sur la puissance économique et le prestige culturel de la France et, à la fois, sur la relative faiblesse des autres nations européennes. Du coup, du moment où les autres pays ont commencé à se développer et que leurs langues ont concurrencé le français, celui-ci n’a pu tenir longtemps sa position et a été finalement banni. De toute façon, le français y était seulement la langue de l’aristocratie et non pas celle du peuple. Je pense qu’elle aurait difficilement pu dépasser ce cadre, même si elle avait gardé plus longtemps sa position privilégiée en Europe.
Par contre, l’expansion fonctionnelle a été très importante à l’intérieur des territoires où le français était vraiment parlé par tout le monde et non seulement par l’aristocratie. Comme je l’ai dit précédemment, le français s’est peu à peu répandu et a conquis petit à petit de nouvelles fonctions : langue de l’administration, langue de culture, langue de l’éducation, langue quotidienne... Dans ce cadre, on peut parler d’une véritable expansion qui s’est achevée, comme on l’a dit, au 20e siècle lorsque le français est devenu la langue utilisé par la majorité des Français pour la plupart des fonctions quotidiennes.
Hélas, ce qui est une victoire pour tous ceux qui étaient ou sont persuadés qu’une nation ne peut avoir qu’une langue et une religion est en réalité une grande perte du point de vue linguistique. À la suite de la chute de l’empire Romain, tout ce qui assurait l’unité de la langue a disparu, ce qui a entraîné une rapide fragmentation du latin en de nombreux dialectes. Ces variétés du latin ont poursuivi un développement relativement indépendant en raison du système prédominant à l’époque : la féodalité. Dans la mesure où un fief entretenait peu de relations avec ses voisins, il y avait peu de contacts parmi les différents dialectes. Cette situation a débouché sur une grande diversité de variétés. Cependant, les États commençant à se former, certains dialectes ont fini par s’imposer aux autres. Ce processus ne s’est pourtant pas déroulé de la même façon partout. En Italie, par exemple, le nombre de dialectes est toujours considérable – certains en dénombrent plusieurs centaines – et aucun d’entre eux ne s’est pas vraiment imposé aux autres. De fait, si le toscan florentin est devenu l’italien standard, plus que pour des raisons politiques comme en France, c’est pour des raisons culturelles. Les grands auteurs écrivant en toscan depuis le 15e siècle, ce dialecte s’est diffusé parmi les élites sans pourtant entraîner la disparition des autres dialectes. Cependant, le problème d’une langue nationale ne s’est posé qu’au moment de l’unification au 19e siècle. Et là encore, la solution n’a pas été l’imposition de l’un des dialectes. Il est vrai que des politiques visant la diffusion de l’italien standard ont été mises en place, il n’en demeure pas moins qu’un nombre important de dialectes, notamment ceux du Sud, sont encore utilisés aujourd’hui – même s’ils ont perdu de leur prestige – et que cette diversité ne semble pas déranger grand monde. Disons encore que seul 50% de la population actuelle est de langue maternelle italienne, même si presque 90% des Italiens sont en mesure de s’exprimer dans cette langue. L’autre moitié des Italiens ont comme langue maternelle soit un dialecte, soit une langue minoritaire (français, franco-provençal, allemand, grec, ladin, slovène, occitan, etc.).
En revanche, le francien s’est diffusé dans le territoire français au grand dam des autres dialectes. Ce dialecte, celui du roi, a été élevé au rang de langue universelle alors que les autres, au moment de la Révolution par exemple, ont été méprisés en leur attribuant des caractéristiques « intrinsèques » qui s’appliqueraient aussi à leurs locuteurs (le bas-breton serait par exemple la langue de la superstition, le basque celle du fanatisme, etc.). Le francien était une langue pure alors que les langues régionales n’étaient que des « dialectes corrompus, dernier reste de la féodalité » (Talleyrand). On a même assuré que le peuple avait exprimé son désir d’être délivré de ses « patois ». Ces stigmatisations s’ajoutent aux mesures prises tout au long de l’histoire – visant la diffusion du francien et le bannissement des autres dialectes – et aboutissent enfin à un changement dans la mentalité même des paysans. Ceux-ci ont fini par croire que leurs langues ne valaient ni ne servaient à grand-chose et ont décidé de ne plus les enseigner à leurs enfants au profit du français, seule langue de la France une et indivisible.
2.2. Expansion à travers le monde
J’ai, jusqu’à présent, retracé l’histoire du français en Europe. J’ai expliqué comment il a peu à peu remplacé le latin dans son rôle de langue internationale. Comment son prestige s’est accru depuis la fin du Moyen Âge jusqu’au 18e siècle. Puis, comment il a perdu ce statut et est redevenu une langue parmi d’autres, toujours avec un certain prestige, oui, mais une importance diminuée. Évidemment, c’est l’anglais qui est venu remplir cette fonction de langue internationale au fil du 20e siècle. Comprendre comment cela s’est passé implique l’analyse de toute une série de facteurs. En Europe même, outre l’apparition des consciences nationales et de la revendication des langues nationales qu’elle a entraînée, les poids démographiques ont sensiblement changé, par exemple. Aujourd’hui, la France n’est pas le pays le plus peuplé, ni le plus riche d’ailleurs. Pourtant, l’Angleterre n’est pas non plus le pays le plus peuplé ni le plus riche. Que se passe-t-il ? Les enjeux se trouvent désormais ailleurs : à partir du 15e siècle, l’avenir des nations européennes et, par voie de conséquence, de leurs langues ne se joue plus en Europe mais dans le reste du monde.
En effet, avec la découverte de l’Amérique commence l’ère coloniale. Elle se poursuivra en Afrique. Dorénavant, le statut des langues européennes ne reposera plus sur l’importance démographique et le pouvoir de chaque pays à l’intérieur de l’espace européen mais sur le nombre total de locuteurs de chaque langue et leur poids économique et politique dans le monde entier. Et puisque les langues européennes sont les plus répandues dans le monde, elles sont presque les seules susceptibles d’être considérées comme des langues internationales. Voilà pourquoi l’allemand n’est ni la première ni la deuxième langue en Europe alors que la population de l’Allemagne est la plus nombreuse et son économie la plus développée du continent. Voilà pourquoi l’espagnol, malgré son poids démographique dans le monde, ne jouit que d’un statut faible en Europe et dans le monde. Voilà pourquoi le français, en dépit du nombre de locuteurs, inférieur à celui des locuteurs de l’espagnol, est la deuxième langue internationale. Voilà pourquoi l’anglais est la langue de communication privilégiée partout dans le monde.
Mais revenons-en à la colonisation. J’ai déjà dit qu’elle s’est déroulée en deux étapes : d’abord en Amérique, puis en Afrique. L’Espagne et le Portugal sont en fait les premiers pays à s’y être aventurés. En 1494 et avec l’aval de la papauté, ces deux pays signent le traité de Tordesillas dans lequel est établie la répartition du Nouveau monde : l’Amérique et tous les nouveaux territoires découverts à l’ouest du méridien appartiendraient à l’Espagne ; le Brésil, l’Afrique et tout ce qui serait découvert à l’ouest du méridien au Portugal. Suite à cet accord qui interdisait l’accès aux richesses du Nouveau monde aux autres nations européennes, des pays comme la France, l’Angleterre et la Hollande ont entreprit des campagnes colonisatrices.
2.2.1. Premier empire colonial
La France, quant à elle, nomme Jacques Cartier à la tête d’une première expédition en 1534. Cet explorateur devait découvrir de nouveaux territoires et fonder éventuellement un empire colonial. Parti à la recherche d’un passage vers les Indes, il découvre en réalité le fleuve Saint-Laurent qu’il remonte en 1535. Il y fonde le poste fortifié de Québec. Cependant, ses voyages successifs sont un échec. Au début du 17e siècle, aucun français ne s’était encore installé sur ce nouveau territoire – la Nouvelle France comme l’appellera Henri IV en 1609. Ce n’est qu’en 1608, avec la fondation de la ville de Québec par Samuel de Champlain, que des colons commencent à y arriver. La population restera cependant très peu nombreuse pendant quelques décennies : encore en 1630 on ne recensait qu’une centaine d’habitants à Québec et à Port-Royal (en Acadie). Toutefois, vers le milieu du 17e siècle, le nombre de français qui partent au Canada s’accroît considérablement et le taux de natalité augmente. En l’espace de 30 ans, la population passe d’une centaine à 2 500. Dans les années 1660 commence une étape décisive pour la Nouvelle France : Louis XIV décide d’y envoyer un régiment d’à peu près 1 200 hommes en 1665, oblige les capitaines des navires à transporter des colons et met en place une série de politiques visant l’augmentation de la population. En effet, il y a envoyé plusieurs centaines de filles pour procurer des épouses aux colons et a instauré un système d’amandes et de gratifications cherchant à favoriser l’établissement de familles nombreuses et à éviter que les hommes restent célibataires. Grâce à ces mesures, on y dénombrait 55 000 habitants en 1755. Malgré cette rapide croissance et l’essor économique du territoire contrôlé par la France, cette colonie était beaucoup moins importante que les colonies anglaises.
Compte tenu de la situation linguistique de la France du 18e siècle, il n’est pas difficile d’imaginer que la plupart des habitants de la Nouvelle France – les futurs Canadiens – ne parlaient pas le français de la cour. De fait, les parlers régionaux français y étaient plus importants : il n’y avait qu’un tiers de la population qui parlait le français. Seulement voilà : cette majorité « patoisante » était très dispersée et utilisait une vingtaine de langues tandis que le français, bien que minoritaire, était la langue de l’administration, de l’armée, du clergé, de l’instruction, etc. Cette dernière était d’ailleurs assez avancée pour l’époque, l’école primaire était ouverte à tous les habitants et on y apprenait le français, ce qui a joué sans doute un rôle important dans sa diffusion. Un autre facteur déterminant sont les filles à marier qui provenaient, pour la plupart, des régions voisines à l’Île-de-France et dont certaines même parlaient le français de la cour. Toutes ces circonstances ont concouru à l’extinction des parlers régionaux sans aucune intervention étatique si bien qu’au début du 18e siècle, on ne parlait que le français en Nouvelle France. En tout cas, ce n’est pas le français de la cour qui s’est imposé, mais le français des classes populaires parisiennes. Pourtant, le français qui y était parlé n’avait apparemment rien à envier à celui de Paris, certains affirmaient même que c’était un français pur et sans accent.
Au cours du 16e siècle, d’autres expéditions seront réalisées sans beaucoup de succès en Amérique du Sud. Vers le milieu du 17e, sous l’influence de la théorie mercantiliste de l’économiste Montchrestien, la France commence à établir des comptoirs commerciaux aux Antilles (Martinique, Guadeloupe, Saint-Domingue), en Afrique (Sénégal), dans l’océan Indien (l’île de France, l’île Bourbon) et en Inde même (Pondichéry et Chandernagor).
En 1682, Cavelier de la Salle prend possession des deux rives du Mississippi et donne à ce territoire le nom de Louisiane en l’honneur du Roi-Soleil. Les premiers immigrants y arrivent à la fin du 17e siècle. Sous la régence de Philippe d’Orléans, elle fait l’objet d’une grande spéculation au travers du système financier de John Law. Lorsque ce système fait faillite, la Louisiane est oubliée.
En Europe, la France et l’Angleterre s’affrontent à plusieurs reprises tout au long du 18e siècle. La guerre de Sept Ans est clôturée par le traité de Paris signé en 1763. La France y a perdu la plupart de son empire colonial : elle cède le Canada, la quasi-totalité de ses possessions en Inde et une partie de la Louisiane aux Anglais. L’autre partie de la Louisiane est cédée aux Espagnols (Bonaparte la récupérera avant de la vendre définitivement aux États-Unis en 1803). La France ne conserve alors que cinq comptoirs en Inde, ses comptoirs d’Afrique, quelques territoires aux Antilles et l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon en Amérique du Nord.
Ce traité a marqué la fin du premier empire colonial français. Il faudra attendre le Second Empire (1852-1870) pour qu’une nouvelle entreprise coloniale soit lancée. Cependant, en 1832, Louis-Philippe décide de lancer une expédition contre Alger en raison d’un emprunt non remboursé, ce qui aura pour conséquence l’établissement de l’armée en Afrique du Nord.
2.2.2. Second empire colonial
Dans les décennies qui ont suivi, les investisseurs français trouvent qu’un empire colonial agrandi pourrait constituer une source de profits considérables pour la France. L’expansion coloniale reprend force alors. On installe des comptoirs en Afrique de l’Ouest, en Chine, en Indochine et en Nouvelle Calédonie. À la suite de la guerre franco-prussienne de 1871 qui s’est soldée par une claire défaite de la France (elle y a perdu l’Alsace et la Lorraine), la France songe à renforcer son prestige en prouvant son statut de puissance européenne sans avoir à s’affronter à d’autres nations. Elle porte alors son regard sur l’Afrique. Quelques colons s’étaient déjà installés au Maroc. L’Allemagne voulant s’emparer du Maroc et l’Italie de la Tunisie, la France a décidé d’y augmenter sa présence et oblige la Tunisie a accepter un protectorat. Le processus a été plus long au Maroc : le protectorat est déclaré en 1912.
L’Afrique Noire est aussi visée par cette politique colonisatrice : entre 1875 et 1880, le Gabon, le Congo et l’Oubangui-Chari sont colonisés et regroupés dans une entité administrative appelée Afrique-Équatoriale française. En 1895, la Côte-d’Ivoire, la Guinée, le Dahomey, le Sénégal et le Tchad sont réunis au sein de l’Afrique-Occidentale française. En 1885, Madagascar devient un protectorat. C’est le seul territoire français en Afrique de l’Est à cause de la présence anglaise. Dans la péninsule chinoise, Jules Ferry colonise le Laos, la Cochinchine, le Cambodge, et le Viêt-nam.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la France possédait un empire d’à peu près 12 millions de km2 et peuplé par 103 millions d’habitants sur les cinq continents. La plupart des pays et territoires étaient des colonies ou des protectorats. Le problème qui se posait maintenant était celui de la gestion d’un tel empire. La France avait deux possibilités : l’une c’était de suivre le modèle du Commonwealth qui impliquait l’association des colonies, le maintien de leurs autorités et de leurs mœurs et l’adaptation des lois ; l’autre, celle de l’assimilation, consistait à appliquer partout les lois françaises, centraliser le pouvoir à Paris et accorder les mêmes droits aux colonisés qu’aux ressortissants de la Métropole. C’est justement cette dernière option qui a été adoptée. Cependant, des contradictions ont eu lieu : seuls les habitants des anciennes colonies étaient considérés comme citoyens français. En revanche, les autres étaient considérés comme sujets français et étaient privés de maints droits (comme en Algérie où les musulmans n’avaient pas le droit de voter).
2.2.3. Fin de l’empire colonial
Bien que cette attitude ait été mise en question durant l’entre-deux-guerres et que certaines mesures aient été prises, il était trop tard. La transformation de l’empire en départements et territoires d’outre-mer et en protectorats n’a pas servi à grand-chose. Les mouvements nationalistes en Afrique du Nord et en Indochine prenaient de plus en plus d’importance. La guerre d’Indochine, terminée en 1954, a mis fin à la présence française dans la péninsule.
L’indépendance du Maroc et de la Tunisie a été précédée d’une longue période au cours de laquelle des mouvements nationalistes et des campagnes terroristes ont sévi. Le 3 mars 1956, le Maroc devient indépendant. Trois mois après, la Tunisie le devient aussi.
L’indépendance de l’Algérie se déroule différemment du fait que ce pays est directement rattaché à la France. Des attentats interviennent sur tout le territoire. Un contingent est envoyé par la France pour protéger la minorité d’européens qui y demeurent. Des négociations sont entamées mais elle n’aboutissent pas. La pression internationale sur la France est trop forte et elle doit enfin donner l’indépendance à l’Algérie en signant les accords d’Évian le 18 mai 1962.
Pour ce qui est de l’Afrique Noire, des efforts ont été menés pour assurer une large autonomie à ces colonies. En 1958 De Gaulle propose un choix : soit l’autonomie dans la communauté française, soit la libre détermination. Quatorze états deviennent ainsi indépendants d’une manière pacifique. Les Comores et Djibouti sont devenus des États indépendants en 1975 et 1977 respectivement. La plupart de ces pays sont restés assez proches de la France. D’où l’initiative, par exemple, de se regrouper au sein d’un groupe qui aurait en commun des affinités culturelles et linguistiques.
À l’heure actuelle, la France ne conserve de son ancien empire que quelques terres dispersées dans toutes les régions de la planète couvrant environ 120 000 km2 et peuplées par 1,7 millions d’habitants. Ces terres représentent quand même le troisième domaine maritime du monde après ceux des États-Unis et du Royaume-Uni. Cela facilite son implantation militaire, favorise ses rapports économiques avec d’autres états et la réaffirme dans sa position de quatrième puissance mondiale.
Cette France non métropolitaine est constituée de quatre départements d’outre-mer (la Guyane française, la Guadeloupe, la Martinique et l’île de la Réunion), de quatre territoires d’outre-mer (la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, les îles de Wallis et Futuna et les Terres australes et antarctiques françaises) et enfin de deux collectivités territoriales (l’île de Mayotte et Saint-Pierre-et-Miquelon).
Voilà donc les raisons de l’importance du français dans le monde. Même si je n’ai pas retracé exhaustivement l’histoire de son expansion, il apparaît évident que le français a joui d’une grande diffusion tout au long de son histoire et que c’est justement grâce à cette diffusion qu’il occupe sa place actuelle de deuxième langue internationale. Comme je le disais en début de chapitre, l’avenir des langues européennes ne se joue plus en Europe. Si le français est au deuxième rang, c’est d’un côté du fait qu’il est parlé sur les cinq continents et, de l’autre, en raison de son importance politique et économique sur le plan mondial. En effet, le français est l’une des langues officielles dans nombre d’organisations internationales et détient une importance primordiale à d’autres niveaux. Le nombre de locuteurs ne suffit pas. Les locuteurs de l’espagnol sont en effet plus nombreux, mais ils ne sont présents sur les cinq continents ni n’ont le pouvoir économique ou politique des locuteurs du français (en réalité, d’une partie de ses locuteurs).
2.3. Statut actuel du français
Le français reste, en définitive, la deuxième langue du monde sur le plan de l’importance politique. Il est la langue officielle ou co-officielle dans 51 états et 34 pays. Tout comme l’anglais, il n’est pas la langue maternelle de tous les habitants des pays concernés mais il occupe quand même des positions stratégiques comme langue administrative, langue d’enseignement, langue de la justice, langues des médias, langue du commerce, etc.
Le français est la langue maternelle des Français, des Québécois, des Wallons, des Romands et des Monégasques. Il existe également des communautés en dehors de cet espace où le français est langue maternelle. Là où le français n’est pas langue maternelle mais où il a acquis le statut de langue officielle, de langue co-officielle ou de langue administrative, il est considéré comme langue seconde. Enfin, là où le français ne dispose d’aucun statut officiel, il est considéré comme langue étrangère.
Le français est une langue d’enseignement de grande importance dans le monde. Il est enseigné avant tout dans les pays francophones d’Afrique Noire, puis dans les pays arabophones d’Afrique ainsi que dans les pays anglophones, lusophones et hispanophones. Le français n’avait jamais été appris et parlé par autant de personnes. Malgré un net déclin du français dans les années soixante, il connaît un regain d’importance dans nombre de pays européens et américains, dont la Colombie. Mais c’est définitivement en Afrique francophone et dans les pays du Maghreb que le français connaît la plus grande diffusion. Il n’en demeure pas moins que le français est enseigné dans la quasi-totalité des États du monde, ce qui le réaffirme dans la position de deuxième langue internationale après l’anglais.
En ce qui concerne le statut juridique du français, il faut dire qu’il est la seule langue officielle en France, dans la principauté de Monaco et au grand-duché de Luxembourg. Toujours en Europe, il est langue co-officielle en Belgique (français – néerlandais – allemand) et en Suisse (allemand – français – italien – romanche). Il dispose également d’un statut juridique dans des États non souverains comme le Val-d’Aoste en Italie (italien – français).
En Afrique, il est la seule langue officielle au Bénin, au Burkina Faso, en République Centrafricaine, au Congo-Brazzaville, en Côte d'Ivoire, au Gabon, en Guinée, au Mali, au Niger, à la Réunion, au Sénégal et au Togo. Langue co-officielle au Burundi, au Cameroun, aux Comores, au Congo-Kinshasa, à Djibouti, en Guinée équatoriale, à Madagascar, en Mauritanie, au Rwanda, aux Seychelles et au Tchad.
3. La Francophonie
Pourtant, comme je l’ai dit à plusieurs reprises, le statut actuel du français n’est pas seulement la conséquence de l’expansion coloniale française : son importance est due aussi à la prise de conscience d’une identité collective qui a débuté dans la période qui a fait suite à la décolonisation. En effet, des personnalités issues des anciennes colonies françaises ont proposé, dès le début des années soixante, de regrouper les pays nouvellement indépendants, désireux de poursuivre avec la France des relations fondées sur des affinités culturelles et linguistiques. Dans ce cadre, on comprend bien les différences qui existent entre cette réalité géopolitique et la réalité sociolinguistique dont j’ai décrit la naissance, le développement et la situation actuelle dans le chapitre précédent. Toutes les anciennes colonies françaises, tous les pays où le français joue encore de nous jours un rôle important ne se joindront pas à cette initiative de regroupement. Par conséquent, on a aujourd’hui affaire à deux réalités quelque peu différentes. Intéressons-nous d’abord aux débuts de ce qui deviendra un jour l’Organisation internationale de la Francophonie. Nous verrons ensuite quels sont les territoires qui y appartiennent et nous constaterons que des territoires où le français occupe une place privilégiée n’en font pas partie alors que d’autres où le français n’est pas particulièrement important, eux, en font.
La réponse de la France à cette initiative, taxée par certains de politique néocolonialiste, a été ambiguë dans un premier temps. Cependant, plusieurs chefs d’État – notamment Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Norodom Sihanouk (Cambodge) et Habib Bourguiba (Tunisie) – ont continué à la défendre ardemment. En 1960 s’est concrétisée la Conférence des ministres de l’Éducation nationale des pays ayant en commun l’usage du français (CONFEMEN). Puis, en 1961, l’Association des universités entièrement ou partiellement de langue française (AUPELF). D’autres associations et conférences ont encore été créés au cours de cette décennie-là. En 1969 se tient la première conférence des États francophones et en 1970 est fondé le premier organisme intergouvernemental de la Francophonie : l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) à Niamey qui deviendra plus tard l’Agence de la Francophonie.
Dans les années soixante-dix, Léopold Sédar Senghor continue à réclamer un « sommet francophone ». En 1973, le premier sommet se tient à Paris mais il excluait le Canada et le Québec à cause d’une controverse entre Paris et Ottawa qui ne voulait pas reconnaître le Québec comme gouvernement participant. En 1984 est créé le Haut conseil de la Francophonie et la chaîne internationale câblée TV5 est lancée. En 1986 se tient enfin à Versailles et à Paris la première Conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant en commun l’usage du français, plus simplement désignée par l’expression de Sommet francophone, qui a compté avec la participation du Québec en tant que « gouvernement participant ». Le gouvernement canadien avait fini par accepter que le Québec y participe. Voilà le début des Sommets francophones qui se tiennent depuis lors tous les deux ans. Malheureusement, le Sommet de Beyrouth ne s’est pas tenu comme prévu au mois d’octobre 2001 à cause des attentats du 11 septembre. Il a été reporté au mois d’octobre 2002. Tout au long de ces neuf Sommets, divers sujets ont été abordés tels que l’éducation, la coopération culturelle et économique, la création de nouvelles institutions et même l’adoption de certaines positions politiques face à des problèmes planétaires comme celui du respect des Droits de l’homme et la problématique du terrorisme.
3.1. États et gouvernements membres
Les membres de la Francophonie sont ceux qui font partie des Sommets francophones. Et c’est là que les différences commencent à se faire évidentes. En principe, les pays ou les régions où le français est une langue officielle ou co-officielle devraient appartenir à la Francophonie. En réalité, tous les membres ne sont pas officiellement francophones (depuis le Somme tenu à l’île Maurice en 1993, des pays non francophones s’y sont joints) ni tous les pays où régions où le français a un statut juridique en font partie (comme le Val-d’Aoste où le français est une langue co-officielle). Des territoires où le français joue un rôle non négligeable, bien qu’il ne dispose d’aucun statut juridique, comme l’Algérie, n’en font pas non plus partie.
Quoi qu’il en soit, à l’heure actuelle 56 États et gouvernements font partie de la Francophonie. Pour en avoir une liste et des renseignements à propos de chaque pays ou région, il suffit de consulter le site de l’OIF. Ce qui est clair, c’est qu’il existe des conditions minimales à l’adhésion de nouveaux membres. Ceux-ci doivent, en effet, soit officialiser la langue française, soit officialiser son statut comme langue première ou seconde dans l’enseignement, soit enfin l’utiliser dans les communications internationales.
Ces conditions ont favorisé l’adhésion des pays non francophones qui ont pourtant rempli les exigences de l’Organisation. Il faut dire quand même que ce n’est pas par hasard si ces pays ont été acceptés. Les dirigeants de la Francophonie tiennent à élargir la communauté francophone et cela leur convient parfaitement de ranger à leurs côtés le plus grand nombre de pays dans le monde. C’est là que le caractère géopolitique dont j’ai parlé précédemment se fait tout à fait évident. Cette Organisation ne se fonde pas sur des critères purement linguistiques pour le choix de ses membres. Évidemment que tout part de la langue française, mais les enjeux vont bien au-delà de cette simple raison, des motivations politique et économiques sont sous-jacentes aux décisions prises par l’OIF.
Une vingtaine de pays non francophones a été admise à la Francophonie. Je me permets d’en citer quelques-uns : l’Albanie (dont la langue officielle est l’albanais), la Bulgarie (bulgare), l’Égypte (arabe), le Laos (laotien), le Liban (arabe), la Pologne (polonais), la Roumanie (roumain). Naturellement, on se pose des questions : si l’on considère la Bulgarie ou l’Albanie comme des pays francophones, ne pourrait-on pas admettre aussi d’autres pays comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis qui comptent un bien plus grand nombre de francophones et de francophiles ? Et d’autres encore.
Il existe quand même des raisons qui ont motivé ces décisions. Quelques pays ont été intégrés dans la Francophonie en raison de leurs liens historiques avec la France. Que ce soit des anciennes colonies, des anciens protectorats ou bien des pays comme l’Égypte ou la Pologne qui ont engagé des relations avec la France à l’époque napoléonienne, les liens – culturels, économiques, voire politiques – ont été conservé dans la plupart des cas. Tous ces gouvernements se sont engagés à maintenir et à promouvoir l’enseignement du français et à s’en servir dans les communications internationales.
D’autres pays ont été intégrés plutôt pour des raisons géographiques. En effet, quelques pays antillais ou africains sont enclavés par des États francophones, ce qui les a contraints à développer l’enseignement du français comme langue seconde.
Par contre, les raisons sont moins claires pour les pays d’Europe de l’Est. L’adhésion de l’Albanie, de la Bulgarie, de la Macédoine, de la Moldavie et de la Roumanie n’obéit pas seulement à des enjeux linguistiques. Autrefois sous la protection de l’URSS, ces pays veulent se faire de nouveaux alliés et trouvent dans le « club international » de la Francophonie un très bon moyen d’y parvenir. Leur appartenance à la Francophonie les aide aussi à préparer leur intégration à l’Europe. Côté français, c’est encore une très belle occasion d’élargir l’influence francophone puisque ces pays doivent mettre en place des politiques visant l’enseignement du français dans leurs universités et leurs lycées. En même temps, la France contribue à diminuer la prépondérance de l’anglais dans le monde.
4. Le français dans le Val-d’Aoste
Lorsque l’on pense au français hors de France, on pense généralement au français parlé dans d’autres pays européens comme la Suisse et la Belgique. On se souvient plus rarement des petits pays comme le Luxembourg ou Monaco. Quand on quitte l’Europe, tout le monde pense immédiatement au Québec et puis... on doit y réfléchir. On croit se souvenir que quelques pays africains ont été colonisés par la France mais on n’en sait pas grand-chose. Des fois, on se rappelle la Guyane française... évidemment, on y parle français. Et puis, voilà. Le monde francophone se réduit à ces quelques pays. On n’y connaît plus rien.
Et pourtant, il existe un tas d’autres endroits où l’on parle aussi le français. C’est justement ce que je voudrais faire dans ce chapitre, parler de l’un de ces endroits dont on ne se souvient que rarement : le Val-d’Aoste. Il s’agit d’une région appartenant actuellement à l’Italie mais qui a – ou avait, plutôt – une tradition et une culture nettement francophones. Cette région est située dans le nord-ouest de l’Italie, à la frontière de la France et de la Suisse. C’est la plus petite et la moins peuplée des provinces italiennes ainsi que l’un des territoires les plus petits du monde francophone. Juridiquement parlant, cette région n’est pourtant plus une province mais l’une des cinq régions autonomes italiennes bénéficiant d’une autonomie politique et administrative depuis 1948.
4.1. Un coup d’œil sur l’histoire du Val-d’Aoste
On ne s’est jamais accordé sur l’origine de la population valdôtaine : cela pourrait être les Celtes, les Ligures ou une fusion des deux. Ce qui est clair, c’est que les Salasses, les anciens habitants de cette région, ont été fortement influencés par les Celtes et que ce fait a renforcé les divisions qui existent entre les Valdôtains et les autres Italiens. En effet, les Valdôtains ont toujours argué de leur origine commune avec les Français pour justifier leur envie de se rattacher à la France et non pas à l’Italie.
Malgré la notable résistance des Salasses, ce territoire a été conquis par les Romains en 57 av. J.-C. Sous le règne de l’empereur Auguste a été créée la capitale de cette région, Augusta Prætoria, d’où le nom actuel : Aosta en italien, Aoste en français. Les Salasses, qui parlaient une langue celtique, ont peu à peu appris le latin et abandonné leur langue. Après la chute de l’Empire, la Vallée a appartenu successivement aux Ostrogoths et aux Burgondes, puis aux Byzantins et aux Lombards. Ces derniers ont été obligés de la céder aux Francs en 575 suite à un affrontement en raison duquel la frontière a été fixée là où la Vallée débouche sur la plaine du Pô. Cette décision a été déterminante pour le Val-d’Aoste puisqu’à partir de ce moment-là, le latin qui y était parlé a participé à l’évolution des parlers gallo-romains et non pas à celle des parlers de l’Italie du Nord.
De même que partout ailleurs, le latin s’est transformé en des langues différentes. Au départ, les variétés parlées dans cette région des Alpes appartenaient au domaine d’oïl. Toutefois, aux 7e et 8e siècles, les rapports de cette région avec Paris se font moins étroits en raison des difficultés avec le Royaume mérovingien. Cela entraîne l’apparition du domaine franco-provençal qui s’étend sur le territoire qui va de Lyon à Neuchâtel et vers le sud jusqu’au Val-d’Aoste. Fortement influencées par les langues celtiques et les langues germaniques, les variétés franco-provençales se sont perpétuées jusqu’à nous jours dans la Vallée alors qu’elles sont disparues en France et ne se maintiennent en Suisse que dans le canton du Valais. Apparemment, leur disparition en France et en Suisse romande est due justement à leur proximité du français. En Italie, par contre, le franco-provençal se distingue des autres langues et n’a d’ailleurs jamais fait l’objet d’une persécution systématique puisqu’il n’est pas perçu comme une menace.
Au Moyen Âge, le Val-d’Aoste s’est trouvé sous le contrôle de la Maison de Savoie qui se constituerait pendant plusieurs siècle la gardienne des passages des Alpes. Le contrôle du comte de Savoie sur la Vallée était pourtant très limité. À la fin du 12e siècle, Thomas Ier a accordé aux Valdôtains une grande autonomie et un gouvernement particulier qui durerait et se développerait pendant près de sept siècles. Cette province était différente des autres et méritait donc un traitement particulier de tous les points de vue. En effet, du fait de sa position géographique, elle n’était considérée ni comme transalpine ni comme cisalpine. Elle ne parlait pas la même langue des autres États cisalpins et elle possédait ses propres coutumes et lois. C’était un État pas comme les autres aux yeux des Savoyards. D’ailleurs, l’usage précoce de la langue française s’est constitué l’une de ses principales caractéristiques.
Puisque la famille comtale était de langue française, le français avait toujours était utilisé comme langue officielle. Les Valdôtains n’ont jamais cessé de parler le franco-provençal mais ils sont aussi devenus peu à peu bilingues en raison des contacts fréquents avec la capitale du comté, Chambéry. À la différence d’autres États savoyards, l’écriture dialectale dans le Val-d’Aoste a été tardive, elle apparaît vers le milieu du 19e siècle. En fait, ceux qui ont voulu écrire l’ont fait naturellement en français et non pas en franco-provençal. Mais il est intéressant de constater qu’à la fin du Moyen Âge le français était déjà la langue d’usage de l’Administration dans tout le comté alors que partout ailleurs on écrivait encore en latin. Déjà en 1531, le duc de Savoie, Charles II, a établi par un décret que, lorsqu’il s’agissait d’un document d’intérêt général, on devait se servir dans le Val-d’Aoste de la langue française et non de la langue latine. Cette décision a précédé celle de François Ier qui a prescrit l’emploi exclusif du français dans toutes les pièces judiciaires du royaume par l’Ordonnance de Villers-Cotterêts. En 1561 et suivant l’exemple du Roi de France, Emmanuel-Philibert, le duc de Savoie, a décidé d’adopter deux langues officielles pour son duché : l’italien de Toscane pour le Piémont et le comté de Nice et le français pour la Savoie et le Val-d’Aoste.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette décision n’a pas imposé l’usage du français dans la Vallée, elle n’a fait que confirmer une situation de fait quant à la situation linguistique de la région. Dès le 12e siècle, on écrivait en français dans le Val-d’Aoste et c’était l’unique langue de l’église valdôtaine. Le gouvernement de cette région a d’ailleurs veillé à la conservation de la langue française et a défendu toute tentative d’introduction de la langue italienne. On peut remarquer le fait que les comtes et ducs de Savoie ont toujours respecté les différentes langues parlées dans leur État – français, piémontais, italien, sarde, etc. – sans vouloir imposer le français lorsque la capitale était Chambéry ou l’italien quand Turin l’a été à son tour.
Néanmoins, au 16e siècle, la Savoie s’est trouvée sous domination française pendant 23 ans, ce qui a entraîné quelques changements lors de la libération. La capitale ayant été déplacée de Chambéry à Turin, le centre d’intérêt n’était plus la France mais l’Italie. Avec le temps, l’italien est devenu la langue des ducs et ceux-ci ont fini par croire que les Valdôtains jouissaient de trop de privilèges. En 1770, Charles-Emmanuel III a décidé de soumettre tous ses États aux mêmes lois, la Vallée a complètement perdu son autonomie.
À la fin du 18e siècle, la Vallée est occupée par les révolutionnaires, elle a fait partie de l’Empire jusqu’en 1814. Cette année-là, elle est retournée à la Savoie à la suite de la chute de Napoléon. En 1860, l’ouest de la Savoie et le comté de Nice ont été rattachés à la France à la suite d’un plébiscite qui a montré que la plupart des citoyens étaient en faveur de cette annexion. En revanche, les Valdôtains n’ont pas été consultés, ils ont été simplement annexés à l’Italie. Ce détachement de la France a été traumatisant pour les Valdôtains et a entraîne toute une série de conséquences qui n’ont fait qu’aggraver la situation de la Vallée. Le royaume d’Italie ayant été créé en 1861, il s’en est suivi une série de politiques visant la diffusion de l’italien – une langue que les Valdôtains connaissaient mal et qu’ils avaient du mal à comprendre – et la proscription du français dans la Vallée. En effet, à la suite de l’unification, les francophones n’avaient plus aucune importance par rapport à la population total du royaume. Le Val-d’Aoste avait perdu tous ses privilèges au point que certains Valdôtains ont manifesté des sentiments sécessionnistes.
À partir de ce moment-là, l’italien n’a cessé de gagner de l’importance non seulement dans l’Administration et les écoles mais aussi dans la vie quotidienne. Le nombre de francophones était si faible que l’État n’a même pas eu besoin de mettre en place des politiques d’assimilation. Plusieurs facteurs qui découlaient naturellement de l’annexion de la Vallée au Royaume ont concouru à son italianisation : d’abord l’immigration de populations italophones alors que beaucoup de Valdôtains étaient obligés de partir en France ou en Suisse romande pour gagner leur vie (un tiers de la population valdôtaine a été remplacé par des italophones) ; de l’autre côté, le chemin de fer et l’industrialisation y ont joué aussi un rôle important car les grandes industries n’embauchaient que des italophones. Heureusement, en même temps que certains pensaient que parler le français était honteux, les Valdôtains eux-mêmes ont pris conscience de leur unité et ont commencé à se mobiliser pour la conservation de leur langue et pour la constitution d’une unité administrative autonome.
Quelques Valdôtains ont décidé alors d’avoir recours aux fascistes. En 1923, une délégation a présenté à Mussolini une pétition en faveur de l’autonomie linguistique et administrative du Val-d’Aoste. On leur a fait de bonnes promesses... finalement, ils n’ont rien obtenu. Bien au contraire, les mesures prises par les fascistes visaient à faire disparaître toute trace du français dans le Val-d’Aoste. Dans les années vingt, on a interdit toutes les affiches en français, tous les noms des rues de la ville d’Aoste ont été changés, l’enseignement du français a été interdit, l’italien a été imposé comme langue de tous les actes de l’état civil, les noms des communes ont commencé à être traduits en italien, des journaux ont été supprimés et l’usage du français dans la presse a été interdit. La Province d’Aoste a été créée, ce qui a entraîné l’arrivée d’un grand nombre de fonctionnaires. En même temps les francophones ont été rendus minoritaires dans la région car cette nouvelle province englobait de grandes villes italophones. Si la guerre n’avait pas commencé, quelque 20 000 noms de famille auraient été italianisés.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Valdôtains ont engagé une lutte non seulement contre le fascisme, mais également pour que la Vallée récupère ses anciennes prérogatives. C’est Émile Chanoux, considéré aujourd’hui comme le plus grand patriote de la Vallée, qui a dirigé cette Résistance, il prônait : « l’autonomie et peut-être l’indépendance ». D’après lui, une renaissance politique, administrative, économique et culturelle du Val-d’Aoste pourrait être envisagé dans un État fédéral de type suisse. Cependant, il a été arrêté par les fascistes en 1944. Ils l’ont soumis à des tortures mais il a su garder le secret de l’organisation de la Résistance. Le lendemain de son arrestation, on a annoncé qu’il s’était pendu pendant la nuit. Personne ne l’a cru, mais les Valdôtains avaient perdu l’espoir de résister à l’Italie.
Dans les années quarante, de Gaulle s’est intéressé aux frontières en vue d’un futur traité avec l’Italie. Il s’est toutefois rendu compte, dès le début, que vouloir rattacher la Vallée à la France n’était pas très réaliste. Les Valdôtains n’auraient pas eu l’autonomie qu’ils souhaitaient en raison de la centralisation du système politique français et l’intégration économique se serait avérée presque impossible à cause des accidents de terrain encore non surmontés à l’époque. La France a donc renoncé à revendiquer la possession de la Vallée. Elle se contenterait d’obtenir que Rome en reconnaisse la liberté.
Les Valdôtains s’étaient fait des illusions et se sont sentis trahis par la France. Ils ont alors décidé de manifester dans plusieurs villes italiennes. Leurs demandes étaient pourtant trop optimistes (régime cantonal de type suisse, par exemple) et l’État les a ignorées. Ils n’ont obtenu qu’une relative autonomie qui a été mise en vigueur de façon unilatérale et dans un État unitaire. Le Statut spécial pour la Vallée d’Aoste, approuvé en 1948, n’était qu’une solution de compromis. L’autonomie qui leur a été accordée était parfois ambiguë et sans aucune garantie. Cela inquiète encore de nous jours les Valdôtains. C’est pourquoi ils continuent à demander des réformes qui offriraient les garanties d’un cadre fédératif. Malheureusement, les députés italiens semblent être plutôt pour une simple suppression de ce statut spécial.
4.2. Situation actuelle du français et des autres langues
Intéressons-nous d’abord aux données démolinguistiques pour avoir un aperçu de l’état actuel des différentes langues dans le Val-d’Aoste. Le dernier recensement linguistique ayant été effectué en 1921, ces chiffres ne sont plus très fiables – à l’époque 80% de la population était encore francophone. Heureusement, une vaste enquête sociolinguistique a été réalisée en 2001, elle nous présente des données plus actuelles et, à la fois, une réalité décourageante. On commence déjà à parler de langues en voie d’extinction. Quoi qu’il en soit, on s’est aperçu que la réalité avait sensiblement changé au cours du siècle dernier. En effet, si la plupart des Valdôtains parlent l’italien ou le franco-provençal, les autres langues (le français, le piémontais, le walser, etc.) sont beaucoup moins parlées qu’on ne le pensait. Le plurilinguisme est en danger.
La Vallée compte à peu près 117 000 habitants dont 71,5% parle l’italien comme langue maternelle. En tout, l’italien est compris et parlé par près de 96% des habitants de la Vallée. Plusieurs langues – comme le calabrais, le piémontais, le vénitien, le sarde et le sicilien – y sont également parlées mais elle ne sont considérées par les Italiens que comme des dialectes.
Avant 2001, on pensait encore que plus de la moitié des Valdôtains auraient le franco-provençal comme langue maternelle. L’enquête de 2001 a révélé qu’il n’est la langue maternelle que de 5% des Valdôtains et qu’il n’est parlé que par 7% des habitants de la Vallée. Il est donc trop tard, cette langue semble menacée de disparition à court terme.
Le français se trouve aussi dans une situation délicate : d’après l’enquête de 2001, il serait la langue maternelle de 1,29% des Valdôtains. Ce qui lui donne un peu de force, c’est le fait d’être la langue co-officielle de la région. En effet, on estime que 70% de la population la connaît, du moins passivement. Le français est aussi une langue utilisée à l’écrit, de même que l’italien, alors que le franco-provençal reste essentiellement oral. La situation est complexe, parfois une sorte de triglossie est pratiquée : on parle franco-provençal à la maison, français à l’école et italien dans la vie publique.
D’autres petites communautés linguistiques existent dans la région : les locuteurs du walser et ceux du piémontais. La minorité de langue walser provient d’un groupe d’Alamans installés dans les hautes montagnes alpines au 10e siècle. En raison de son système héréditaire, ils se sont peu à peu répandus dans les vallées alpines et vivent encore aujourd’hui dans une partie de la Suisse et de l’Italie mais surtout en Autriche. Leur langue est une variété dialectale alémanique et n’est plus parlée que par quelque 600 individus dans le Val-d’Aoste. Encore une langue menacée de disparition : elle n’est la langue maternelle que de 0,03% des habitants de la région.
Quant aux locuteurs du piémontais, on les croyait encore nombreux. L’enquête a encore démontré que l’on se trompait : seulement 0,96% des Valdôtains seraient de langue maternelle piémontaise. Cette communauté se concentre dans le sud de la région et est en nette régression depuis très longtemps. Le piémontais ne dispose d’ailleurs d’aucun statut juridique, il n’est considéré que comme un dialecte italien, un dialecte en danger de disparition.
Les immigrants, enfin, ne cessent de s’accroître et de contribuer à l’italianisation du Val-d’Aoste. On estime que 30% de la population est née en dehors de la région. Ces nouveaux arrivés parlent généralement l’italien mais aussi le portugais ou l’espagnol.
4.3. Dispositions juridiques actuelles
D’après l’article 6 de la Constitution italienne du 1er janvier 1948, « la République protège par des mesures convenables les minorités linguistiques ». Le problème, c’est que ces mesures ne sont précisées nulle part, ce qui a donné lieu à toutes sortes d’interprétations.
En ce qui concerne le Val-d’Aoste, le Statut d’autonomie consacre trois articles aux droits linguistiques des Valdôtains francophones :
1. La langue française et la langue italienne sont à parité en Vallée d’Aoste.
2. Les actes publics peuvent être rédigés dans l’une ou l’autre langue, à l’exception des actes de l’autorité judiciaire, qui sont rédigés en italien.
3. Les administrations de l’État prennent à leur service dans la Vallée, autant que possible, des fonctionnaires originaires de la Région ou qui connaissent le français.
Il existe aussi des lois linguistiques comme celle de 1991 intitulée Normes en matière de protection et de défense des minorités linguistiques. Mais là encore, les choses ne sont pas très claires. En vertu de l’article 1er, le français et le franco-provençal sont protégés : « 1. La République protège la langue et la culture des populations d’origine albanaise, catalane, germanique, grecque, slave et bohémienne ainsi que de celles qui parlent le ladin, le français, le franco-provençal et l’occitan ». Cependant, à l’article 17, on lit que : « Les dispositions de la présente loi ne s’appliquent pas aux groupes linguistiques qui sont protégés par le statut spécial des régions du Trentin-Haut-Adige et du Val-d’Aoste ».
Par contre, les Normes en matière de protection des minorités linguistiques historiques de 1999, elles, s’appliquent bien au Val-d’Aoste. Les minorités sont énumérées et le français et le franco-provençal y sont mentionnés. L’ennui, là, c’est que les conditions d’application de la loi sont tellement exigeantes que les communautés ne peuvent vraiment y avoir recours (la minorité doit former au moins 15% de la population d’une municipalité et il faut que le Conseil provincial et le tiers des conseillers municipaux aient approuvé majoritairement la procédure d’adoption prévue par la loi).
Les droits des minorités linguistiques ne sont alors que faiblement protégés. Voilà pourquoi les autorités valdôtaines ont été obligées d’adopter certaines mesures en matière scolaire. Pourtant, elles ne peuvent aller au-delà puisque c’est l’État italien qui demeure le maître de la législation linguistique. La région ne peut prendre de décision qu’en ce qui concerne la culture et l’enseignement mais toujours dans le cadre des dispositions constitutionnelles.
Sur le plan de la législation et de la justice, le français n’est pas vraiment à parité avec l’italien. Si les lois sont normalement rédigées en italien et traduites par la suite en français, il n’en va pas de même dans les tribunaux où les juges ne sont pas tenus de parler français et où les actes ne sont rédigés qu’en italien car c’est la seule langue reconnue par l’État. Pour ce qui est de l’Administration, les Valdôtains ont effectivement le droit de communiquer en français avec les autorités locales mais celles-ci peuvent répondre dans la langue de leur choix : c’est-à-dire à 99% en italien. Certains Valdôtains sont réticents à présenter leurs dossiers en français de peur de les voir retardés. En ce qui concerne les embauches, les candidats doivent réussir un examen de français. Il y a quand même un inconvénient, la loi dit que les embauchés seront « autant que possible » francophones. Du coup, les services qui sont vraiment assurés en français ne sont pas très nombreux.
Le Statut d’autonomie explicite aussi la situation du français et de l’italien dans l’éducation. À l’article 39, on lit : « Dans les écoles de n’importe quel ordre ou degré qui dépendent de la région, un nombre d’heures égal à celui qui est consacré à l’enseignement de l’italien est réservé, chaque semaine, à l’enseignement du français ». Ces dispositions n’ont été appliquées en réalité qu’avec 25 ans de retard à la maternelle et 40 ans dans les écoles primaires. Au secondaire, elles ne sont toujours pas appliquées. En ce qui concerne les études universitaires, ce n’est que récemment qu’une université a été créée à Aoste mais les cours y sont dispensés seulement en italien sauf ceux destinés à la formation des maîtres du primaire. L’Université franco-italienne a été fondée en 1998, mais son siège est situé à Grenoble pour la France et à Turin pour l’Italie.
Le rôle du français dans les médias est également faible. Il existe deux chaînes francophones contre une vingtaine de chaînes italophones. Les émissions en français à la radio sont rares de même que les écrits publiés en français dans la presse.
Pour ce qui est des autres langues, leur rôle est aussi très faible. Le franco-provençal n’est offert en option que par quelques écoles primaires. Les enfants de langue maternelle walser devraient aussi suivre un enseignement en allemand. Cependant, comme pour le français, ce n’est pas toujours vrai. Dans l’Administration, le franco-provençal, le walser et le piémontais sont tous ignorés. Ce n’est que par hasard qu’on peut tomber sur un fonctionnaire qui parle l’une de ces langues. Et pourtant, la loi régionale de 1998 prévoit l’usage du walser dans l’Administration publique.
5. Le français, la France et la francophonie en Colombie
Évidemment, je ne pourrais pas me passer de faire une petite réflexion à propos de l’importance du français et de la France en Colombie. Bien qu’elle ait été colonisée par l’Espagne et non pas par la France, il est indéniable que cette dernière – ainsi que sa culture et sa langue – ont joué aussi un rôle non négligeable tout au long de l’histoire de notre pays. Vers la fin du 18e siècle, les idées des encyclopédistes nous étaient déjà parvenues. En effet, Francisco Moreno y Escandón, suivant l’exemple français, prônait la soumission du clergé à l’autorité civile et la laïcisation de l’éducation. Il a proposé aussi un plan d’études qui a été refusé, sans doute était-il trop avancé pour son temps. À la même époque et sous l’influence des écrivains français, certains intellectuels colombiens ont commencé à former des cercles littéraires et ont mené à bien de précieuses études scientifiques ou littéraires. Mais c’est aussi grâce à ces réunions que les nouvelles idées révolutionnaires se sont diffusées alors que le respect pour l’Espagne commençait à s’éteindre.
Quelques décennies plus tard, l’heure de l’indépendance était venue. Si les mouvements indépendantistes se sont surtout inspirés de l’indépendance des États-Unis, on ne saurait quand même ignorer l’importance de la Révolution française. En réalité, l’Espagne même a favorisé l’apparition des idées indépendantistes dans ses colonies à cause de son soutien à l’indépendance des États-Unis. Cette aide a démontré que l’émancipation était envisageable et qu’elle n’était pas un délit puisque l’Espagne même y avait contribué. L’indépendance de ces derniers n’a pourtant pas seulement servi d’exemple aux colonies espagnoles, les Français qui y ont participé ont développé leurs idées révolutionnaires et à leur retour en France étaient prêts à se rebeller. Effectivement, en raison de son soutien aux États-Unis, parmi d’autres raisons, la France avait de grosses difficultés financières qui l’ont obligée à convoquer les États Généraux. La tension était tellement forte que cet événement a suffi pour que la Révolution éclate.
La nouvelle s’est rapidement diffusée en Amérique et est venue renforcer les idées déjà provoquées par l’indépendance des États-Unis. Heureusement, l’indépendance des colonies espagnoles s’est déroulée beaucoup moins violemment que la Révolution. Mais celle-ci y a apporté quand même des éléments profondément marquants comme la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen traduite par Nariño. D’ailleurs, il a été exilé à cause de cette traduction car l’Espagne voulait empêcher à tout prix l’arrivée des idées révolutionnaires en Amérique. Malgré ses efforts, il est clair que la plupart des précurseurs de l’indépendance se sont fortement imprégnés des idées des philosophes du siècle des Lumières.
Tout ce dont je viens de parler nous confirme déjà l’influence de la culture française dans notre société. Évidemment, l’Amérique n’a pas échappé au prestige dont jouissait la France et le français à l’époque. Je pense qu’il est tout à fait compréhensible puisque c’est des pays européens qui ont conquis l’Amérique et c’est en Europe que le français était la langue de culture par excellence. Cette situation devait bien se refléter en Amérique. En réalité, l’influence de la France sur le monde tout entier n’est pas moindre. Il faudrait voir comment la littérature hispano-américaine, par exemple, a été influencée par la littérature française. Ce n’est là qu’un exemple et je suis certain qu’on pourrait en trouver d’autres à tous les niveaux.
Néanmoins, comme on le sait bien, les circonstances ont changé au cours des 18e et 19e siècles si bien que la France a perdu de son importance en Europe et dans le monde. Je reviendrai là-dessus dans la dernière partie de mon travail. Pour l’instant, je me contenterai de faire remarquer que le français a occupé une place privilégiée dans notre pays encore après la consolidation de l’anglais comme langue internationale. En effet, le français y est resté l’une des langues apprises au lycée jusqu’il y a quelques années. Il est vrai toutefois que sa place n’était plus très importante et qu’elle a été finalement éliminée. Je ne connais pas exactement les raisons pour lesquelles l’État à pris cette décision, mais je crois qu’on peut y soupçonner l’envie de suivre la tendance généralisée à bannir toute langue au profit de l’anglo-états-unien. Apprendre l’anglais n’est pas négatif en soi, mais le fait de le ranger au-dessus de n’importe quelle autre langue l’est. J’expliquerai mieux ce point dans la dernière partie de mon travail
En tout cas, on peut constater qu’un certain nombre de Colombiens continuent à s’intéresser au français. Il paraît même que ce nombre est en progression après une longue période de régression. Et ce n’est pas un phénomène propre à la Colombie, d’autres pays le vivent aussi. Le français semble être l’objet d’un regain d’importance ces dernières années. Peut-être avons-nous commencé à prendre conscience des conséquences irréversibles que peut avoir le tout-anglais ?
Quoi qu’il en soit, il faut dire que le français est toujours présent en Colombie. Le problème, c’est que sa présence est en fait peu importante par rapport à celle de l’anglais. On peut apprendre la langue dans un institut, dans une université ou à l’Alliance. Des événements culturels sont prévus régulièrement, des livres et des disques peuvent être achetés. On peut regarder TV5 ou MCM, on peut écouter RFI. On peut consulter des milliers de sites francophones sur Internet, on peut faire du clavardage – comme disent les Québécois. Et j’en passe.
Mais tous ces bénéfices resteront toujours moins importants – du moins dans l’imaginaire – que ceux qu’on peut obtenir en apprenant la langue anglaise. Un Colombien apprend le français parce qu’il envisage un voyage dans un pays francophone – que ce soit pour faire du tourisme, pour visiter de la famille, pour suivre des études ou pour essayer d’y rester définitivement. Un Colombien apprend le français parce que c’est un passionné de la littérature, de la musique, du cinéma français. Un Colombien peut même vouloir apprendre le français parce qu’il trouve que c’est un plaisir de le parler ou parce qu’il ne peut s’empêcher de succomber à n’importe quelle langue étrangère. En peu de mots, on apprend le français parce qu’on en a besoin immédiatement ou bien parce qu’il nous plaît. Par contre, on apprend tous l’anglais – on croit l’apprendre, plutôt – parce que c’est une langue indispensable de nos jours, parce que celui qui ne le parle pas n’a aucune chance d’améliorer ses conditions de vie. Bref, parce que c’est un bon « investissement » : cela sert toujours à quelque chose de parler l’anglais. Il ouvre des portes ici et ailleurs. Ailleurs ? Eh oui, toute la planète souffre du même mal. Et on voit mal la situation changer.
(7) La coopération française avec la Colombie : http://www.drogues.gouv.fr/fr/pdf/pro/etudes/rapport34c.pdf
6. L’avenir du français
Je voudrais conclure ce travail en faisant une petite réflexion à propos de l’avenir du français. Comme je l’ai dit à plusieurs reprises, l’avenir des langues européennes ne se joue plus en Europe mais dans le reste du monde. Le français se trouve actuellement dans une situation délicate : il jouit encore d’une place privilégiée dans la plupart des pays et dans nombre d’organisme internationaux mais, en même temps, l’anglais ne cesse de gagner de l’importance. En réalité, les Français ne souhaitent pas se retrouver au premier rang, ils savent bien qu’ils ne pourraient jamais y parvenir – du moins dans les conditions actuelles. Non, tout ce qu’ils veulent, c’est faire en sorte que l’anglais ne s’impose pas aux autres langues nationales, qu’il ne devienne pas l’unique langue parlée dans presque tout le monde.
Dans cette optique, je suis plutôt d’accord avec la position française. Il faut agir. Autrement, l’anglais pourrait finir par s’imposer presque partout au détriment d’une grande quantité de langues et de leurs richesses. Je sais bien que de tout temps les langues se sont transformées, certaines ont disparu, d’autres sont nées, d’autres encore se sont fusionnées. L’homme change, les langues changent aussi. On n’y peut rien. Mais aujourd’hui, le processus effréné de mondialisation a bousculé le monde tout entier et, en passant, la plupart des langues. Le « village global » en est bien la preuve. S’il n’est encore qu’un rêve, le fait même d’y penser est déjà très signifiant. On y pense en fait depuis les années soixante : c’est le canadien Marshall McLuhan qui en a parlé pour la première fois pour décrire l’essor des médias électroniques et leur influence croissante sur les sociétés humaines. Depuis et renforcé par la chute du Rideau de fer, il est devenu le modèle rêvé de société, « la patrie esthétique du Nouvel Âge ». Une « tribu mondiale » en découlerait, d’où notre crainte de voir des milliers de langues s’éteindre. Depuis la nuit des temps, en effet, on constate que la fusion des peuples entraîne quasi inéluctablement une fusion de leurs langues et de leurs cultures, à quelques exceptions près. Heureusement, on n’en est pas arrivé là.
Il est indéniable toutefois que le monde s’est profondément transformé en très peu de temps. Aujourd’hui, les distantes se sont réduites, les frontières se sont effacées. Les nouvelles technologies se renouvellent à une vitesse jamais imaginée. Le monde devient, sinon un village, au moins un réseau où la plupart de nous est en mesure de se mettre en relation avec la plupart des autres. Le monde est virtuellement « à portée de main ». Le Réseau, le Net, la Toile, le Web, le Ouaibe, le Réseau Internet ou, tout simplement, Internet, nous le montre bien. Cette idée omniprésente de fils qui se tissent à l’infini ne saurait nous échapper.
Décidément, le monde n’est plus ce qu’il était auparavant. Avec un peu d’obstination – et les moyens nécessaires –, on peut aller où que ce soit, acheter quoi que ce soit, rencontrer qui que ce soit. Mais c’est là l’injuste de cette nouvelle société : tout le monde n’a pas les moyens de le faire. Les richesses se concentrent dans les mains de peu de gens et le reste du monde est carrément exclu de ce soi-disant village global. Quoi qu’il en soit, on ne saurait nier l’importance qu’on a accordée, dans ce cadre tout particulier et récent, à l’existence d’une langue « universelle ». Une notion qui, en fait, n’a rien de nouveau : des langues « universelles » ont toujours existé. Il suffit de penser au latin ou au français qui l’étaient il y a quelques siècles – un autre débat serait celui de savoir s’ils l’étaient vraiment ou si ce n’était qu’une prétention de la part de leurs locuteurs de les juger ainsi. De toute façon, il est vrai qu’une langue doit faire l’affaire. On le sait bien depuis Babel, d’ailleurs on n’a jamais cessé de regretter cette idée odieuse qu’a eue Dieu et qui, pourtant, semble bien fonctionner. Sa cible a été atteinte, les hommes ne se sont plus jamais accordés sur quoi que ce soit. Et depuis lors, ils n’ont pas non plus arrêté de chercher une langue qui leur permette de communiquer et de se fixer des buts ensemble.
La question qui se pose alors est de savoir quelle langue doit faire l’affaire. Le besoin permanent de communication entre les différentes cultures ne peut plus être mis en question, il existe bel et bien, aujourd’hui plus que jamais. La discussion devrait donc porter plutôt sur la langue qui pourrait remplir cette fonction de « outil de communication planétaire ». Cela pourrait être une langue nationale comme l’anglais, le français ou l’espagnol. Le problème, c’est qu’on voit mal une langue tiers-mondiste jouer ce rôle. On ne conçoit pas non plus que les anglophones se résignent à apprendre le français. Mais les francophones, eux, ne se sont pas tous non plus résignés à apprendre l’anglais. Au fond, une seule crainte est commune à toutes ces attitudes : l’utilisation d’une langue nationale comme langue « universelle » entraîne la valorisation des pays qui la parlent. Du coup, ils acquièrent une importance extrême et en viennent à influencer à un point inimaginable toutes les autres langues et les autres cultures, du moins dans la configuration actuelle du monde.
Voilà pourquoi certains ont proposé des langues artificielles qui seraient tout à fait neutres, car elles ne véhiculeraient aucune vision de monde ou aucune culture. L’espéranto en est peut-être la plus célèbre. Mais là, quelque chose d’étonnant se passe : les mêmes raisons qu’on invoque contre la possibilité que la langue « universelle » soit une langue nationale sont invoquées contre l’utilité des langues artificielles. On refuse l’anglais parce que la culture et l’économie anglo-saxonnes influenceraient les nôtres. Mais on refuse aussi l’espéranto parce que c’est une langue sans tradition, sans histoire, sans littérature, enfin sans culture. Parce que c’est une langue qu’on ne parle nulle part, parce qu’elle est dénuée de l’attrait des langues nationales. Bref, parce qu’elle ne pourrait pas influencer notre langue et notre culture, non ?
Et alors ? Décidément, Dieu a eu bien tort de prendre cette décision diabolique, il sait bien nous rendre la vie difficile, hein ? Blague à part, rien ne semble nous arranger. L’espagnol est important sur le plan démographique mais pas sur le plan politique ou économique. Le français est important sur le plan politique et économique mais pas assez sur le plan démographique. De même pour l’allemand et les langues de tous les pays industrialisés qui sont à la tête de l’économie mondiale. Le chinois est très important sur le plan démographique mais son importance dans d’autres domaines est dérisoire. De même pour d’autres langues orientales qui sont très parlées mais qui ne pourraient pas aspirer au statut de langue internationale en raison de leurs économies tiers-mondistes. L’espéranto est une langue simple et neutre mais on ne s’abaisserait jamais à l’apprendre, de même pour les autres langues artificielles. Le latin a une tradition de longue date – d’ailleurs, le Vatican a bien pris soin de la maintenir à jour en ce qui concerne tous les nouveaux progrès –, mais dans les imaginaires il est bien mort, on ne saurait le ressusciter. De même pour d’autres langues mortes qui ne seraient quand même pas neutres dans la mesure où elles favoriseraient les gens qui parlent l’un de ses dérivés. Et ainsi de suite...
Un constat s’impose alors : nos réflexions doivent partir de la réalité. Malgré nous, l’anglais est à l’heure actuelle la langue « universelle » et les autres langues ont peu de chances de s’y substituer dans un futur immédiat. Admettons-le : rien ne sert de rêver d’un monde où l’anglais ne serait pas la langue de communication, autant rêver d’un paradis. De toute façon, ces propos ne doivent pas être mal compris : l’anglais n’est pas intrinsèquement mauvais. C’est une langue comme toutes les autres. Une langue qui, malgré sa réputation de simplicité, n’est ni plus ni moins facile à apprendre que les autres. Cela ne dépend que de l’origine de l’apprenant. Une langue qui possède une armée et une marine... ou peut-être devrions-nous adapter ce propos et dire que l’anglais est une langue qui possède tout un empire économique planétaire auquel plus personne ne peut échapper. Et c’est là que les problèmes commencent. Comme de tout temps, les jugements qu’on porte soit sur un peuple soit sur une langue finissent par s’appliquer aux deux. On est clairement contre l’imposition d’un seul système économique et politique dans le monde, contre l’uniformisation de la culture, contre les prétentions d’un pays qui s’est élevé lui-même au rang de représentant de Dieu sur terre et qui s’attribue le droit de juger le reste du monde. On est contre cette attitude toute-puissante et sans même nous en rendre compte, nous finissons par être contre la langue de ce peuple.
Aucune langue n’est plus apte que les autres à remplir cette fonction d’outil de communication universel. Le problème est ailleurs et aucune réponse définitive ne sera jamais donnée. Plusieurs langues se sont succédé dans ce rôle au cours des derniers millénaires, aucune d’entre elles n’était meilleure que les autres. La situation linguistique ne fait qu’évoluer en fonction des avatars politiques et économiques. La langue du plus fort est celle qui finit généralement par s’imposer. Et c’est là que se trouve le problème : il ne faut pas combattre la langue anglaise en tant que telle – ce n’est pas sa faute si les peuples qui la parlent ont eu du succès –, mais l’uniformisation de la langue et de la pensée. Ce qu’il faut éviter, c’est que le tout-anglais réussisse. Il faut prendre conscience de la richesse linguistique et culturelle du monde et de ce que signifierait l’abandon de nos langues, que ce soit au profit de l’anglais ou de tout autre langue. Bref, même si nous ne pouvons pas inverser cette tendance globalisatrice, nous pouvons au moins nous donner à fond pour éviter le monolinguisme et le monoculturalisme. D’ailleurs, les États-uniens ne seront pas toujours les maîtres du monde. Tout comme les Romains, leur empire disparaîtra aussi un jour. Aucun peuple n’est infaillible, encore moins dans un monde comme celui qu’ils ont forgé eux-mêmes.
C’est dans ce cadre que l’avenir de la langue française doit être envisagé. Cette langue n’est pas en soi, non plus, meilleure ou pire que les autres, comme on a voulu le faire croire pendant longtemps. C’est une langue de plus qui occupe une place privilégiée dans le monde en raison de son expansion au niveau mondial. Et son avenir doit être considéré de plusieurs points de vue : en tant que système linguistique, en tant que langue vernaculaire et en tant que langue internationale.
Dans un premier temps, je trouve que certains confondent la lutte contre le tout-anglais et le souhait de garder un français « non corrompu ». En effet, lutter contre l’uniformisation de la langue et de la pensée est une chose et prétendre maintenir le français dans son état « pur » en est une autre. Et puis, qu’est-ce qu’une langue non corrompue ? Les Français continuent à penser que leur langue était achevée au 18e siècle et se refusent à la voir changer. Dans l’imaginaire francophone, tout changement de la langue est assimilé à une dégénérescence, comme si les langues pouvaient s’améliorer ou se dégrader. Les linguistes ne se lassent pas de le dire, les langues se transforment puisque l’homme lui-même n’est pas immuable. À quoi bon de s’y opposer ? Certes, il faut lutter contre l’influence excessive de l’anglo-états-unien, contre le snobisme de certains qui parsèment leurs discours de mots étrangers, contre la manie des publicitaires qui ont recours à tout bout de champ à des termes anglais, contre tous ceux enfin qui ne voient pas plus loin que leur nez et se livrent au tout-anglais sans même en prévoir les conséquences. Mais cette lutte ne justifie nullement ce refus systématique de tout changement. Toute proposition de réforme se heurte inévitablement au désaccord. Et c’est une réaction toute franco-française que de s’opposer à toute possibilité de transformation car elle est perçue, comme je viens de le dire, comme une dégénérescence de leur langue.
Je pense donc que le devenir de la langue français en tant que système linguistique ne sera pas différent de celui des autres langues. Les francophones, et plus particulièrement les Français, devront comprendre un jour que leur langue n’est pas dispensée de transformation et que les changements n’entraîneront pas forcément sa disparition. Ce n’est que d’autres facteurs extérieurs qui pourraient provoquer une perte d’importance du français sur le plan international et encore d’autres facteurs qui pourraient produire la perte de son statut de langue vernaculaire dans de nombreux pays.
Une autre réflexion s’impose lorsqu’on dit que le français ne pourra se maintenir plus très longtemps dans ce soi-disant état pur qu’on lui attribue : comment va-t-il se transformer ? Est-ce qu’il gardera l’unité ou il finira peut-être par donner lieu à d’autres langues ? Le français possède déjà un nombre assez élevé de variétés. La question est de savoir si la globalisation favorisera l’unité de toutes ces variétés et assurera donc des changements relativement concertés ou si, au contraire, ces variétés se transformeront séparément et deviendront peu à peu d’autres langues, de la même manière que le latin a donné lieu aux langue romanes. En raison de tout ce qui a été dit jusqu’à maintenant, je pencherais plutôt pour la première réponse. Je crois que le français, de même que l’espagnol par exemple, profitera des progrès technologiques pour garder le contact et une certaine unité.
Pour ce qui est justement de son avenir en tant que langue vernaculaire, rien n’est décidé non plus. Le français détient une place incontestable en France. Même si des pessimistes croient voir un recul du français au profit de l’anglais, j’ai le sentiment que ce n’est vrai que dans les milieux scientifiques ou diplomatiques, par exemple. La langue des Français – de la plupart des Français – est et restera le français. En réalité, même si on a la tendance à croire que les Européens seraient pour la plupart bilingues, il faut avouer que leur connaissance des autres langues est généralement assez superficielle. Les vrais bilingues ne se ramassent pas à la pelle, donc le français ne me semble pas vraiment menacé dans les milieux populaires.
Il n’en va pas de même dans le reste du monde francophone. Dans des pays comme la Suisse et la Belgique, la situation du français est plus fragile, encore plus au Canada. Le fait de concurrencer d’autres langues nationales met en danger le français dans ces pays. Au Canada par exemple, le poids démographique des francophones est de moins en moins important. En effet, alors que le nombre d’anglophones continue d’augmenter, le taux de natalité des francophones n’assure pas une croissance suffisante. De ce fait, même s’ils sont toujours là, leurs droits se verront réduits en raison de leur importance numérique moindre.
L’avenir du français en tant que langue vernaculaire ne semblerait assuré qu’en Afrique, et notamment en Afrique subsaharienne où les taux de croissance démographique sont extrêmement élevés. Encore faudrait-il tenir compte d’autres facteurs comme la scolarisation et les politiques linguistiques. Le français n’est pas la seule langue parlée dans ces pays et les Africains commencent à revendiquer leurs propres langues. Il pourrait faire face à un recul notable si des politiques efficaces ne sont pas mises en place à court terme. Mais il faudrait aussi réfléchir à la place que le français doit avoir dans ces communautés et s’il a vraiment le droit de s’imposer aux langues autochtones. Jusqu’à présent, la plupart des États n’ont pas mis en question la place du français, mais cela pourrait changer à l’avenir.
Voilà pourquoi la réponse à cette question reste assez floue. Le français pourrait commencer à reculer à n’importe quel moment dans de nombreuses régions, même là où il est très important aujourd’hui. Je dirais même que sa permanence n’est assurée qu’en France, au moins à moyen terme. Et ce, du fait aussi que le prestige du français dans le monde dépend dans une large mesure du prestige de sa culture. La France a longtemps cru que sa langue continuerait à se diffuser puisqu’elle véhiculait une culture que tout le monde admirait... eh bien, non. Ce ne sont pas ces raisons qui vont assurer le maintien du français dans le monde. Si d’autres portes ne sont ouvertes, il commencera à perdre de son importance.
Concernant la dernière question, l’avenir du français en tant que langue véhiculaire ou internationale, il faudrait juste ajouter quelques élément à la réflexion que je viens de faire. J’insiste d’abord sur le fait que ce statut dépend du poids démographique, politique et économique des États francophones dans tout le monde. Du côté de la population, le français semble stable en Europe, notamment en France où le taux de natalité assure le remplacement de la population. Il est en régression au Canada pour les même raisons et, comme on vient de voir, en progression en Afrique. Les francophones ont même un taux de croissance total supérieur à celui des anglophones. Côté politique et économique, la situation est au contraire préoccupante : la France demeure l’unique pôle solide de la francophonie. En fait, le français n’est langue maternelle, hors de France, qu’en Suisse romande, en Belgique wallonne et au Québec. Et aucun de ces territoires ne pourrait soutenir efficacement la langue française. Il faut l’admettre, la francophonie ne repose que sur la puissance et la richesse de la France. Si elle en venait un jour à perdre son importance sur le plan mondial, cela signifierait le déclin de sa langue comme langue internationale.
En Europe même, la France n’arrive plus à défendre la position de sa langue. Même si démographiquement parlant l’Allemagne est le pays le plus important à l’intérieur de l’Europe et l’Espagne à l’extérieur et que le pays le plus grand est la France, il ne fait aucun doute que l’anglais l’emporte sur l’allemand, le français et l’espagnol – l’allemand ne semble d’ailleurs avoir aucune chance. Et la situation ne fait qu’empirer. La France continue à se battre pour que l’usage du français ne disparaisse pas des organismes internationaux, mais le défi est de plus en plus difficile à relever. Différentes propositions sont faites pour que l’anglais et sa vision de monde n’envahissent toute l’Union... en vain.
En guise de conclusion, j’aimerais essayer de répondre aux questions posées dans l’introduction. Quant à la première, aucune réponse ne me paraît plus évidente que les autres : le français est à la fois en régression – dans les pays où le taux de natalité n’assure pas le remplacement de la population comme le Canada –, en progression – dans les pays qui connaissent un taux élevé de croissance démographique comme ceux de l’Afrique subsaharienne – et dans une position stable – dans des pays comme la France. Cependant, le français paraîtrait être globalement en progression. Il connaîtrait même une croissance plus forte que l’anglais. C’est sans doute un bon signe, mais j’ai quelques réserves : si l’importance démographique du français ne cesse d’augmenter, il faut dire aussi que son importance politique et économique reste assez fragile. Son avenir en tant que langue internationale n’est pas assuré. D’ailleurs, son avenir en tant que langue vernaculaire dans de nombreux pays ne l’est pas non plus, la situation sociolinguistique pourrait s’inverser à n’importe quel moment dans les pays africains. Dans cet état des choses, il est impossible de dire avec certitude ce que le français sera devenu dans quelques décennies.
Pour ce qui est de la deuxième question, la réponse apparaît beaucoup plus évidente. Les États-uniens restent clairement les premiers dans de nombreux domaines, leur langue s’impose donc « naturellement » partout dans le monde. L’avenir des États-Unis n’est pourtant pas assuré non plus et leur économie pourrait piétiner à n’importe quel moment. De fait, à la suite de la guerre en Irak, leur prestige sur le plan mondial s’est vu touché. C’est trop tôt pour avancer des conclusions là-dessus, mais ce genre d’événement nous montrent d’ores et déjà que les États-Unis ne sont pas infaillibles et qu’ils pourraient complètement perdre leur prestige et se voir affrontés par les autres puissances à un moment donné. Si cela arrivait, l’anglais ne tiendrait plus, d’autres langues viendraient essayer de s’y substituer. Ce serait peut-être le début d’un nouvel ordre. Et cela arrivera certainement un jour...
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